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A mort Picasso! Quand le roman apprend à voir la peinture

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Jeudi, 6 Mars, 2014 - 06:00

Dans son récit historique «Ruiz doit mourir»,le Vaudois Etienne Barilier exhume un peintre presque oublié, John William Godward, et en fait un ennemi juré de Picasso et de la modernité. Erudit et jubilatoire.

Comment mettre en scène l’arrivée de Picasso dans l’histoire de l’art? Comment rendre compte de la déflagration que son œuvre a représentée? Etienne Barilier a opté pour un point de vue intéressant, en se plaçant non pas du côté des thuriféraires, mais de celui des «anti». «C’est une phrase qui m’a donné l’envie d’écrire, explique le romancier et essayiste, celle qu’aurait prononcée John William Godward, un peintre anglais aujourd’hui encore quasiment oublié: “Dans ce monde, il n’y a pas place à la fois pour Picasso et pour moi.”»

Ces mots lui ont donné l’impulsion pour écrire le journal imaginaire que Godward aurait pu tenir en 1917, et qui constitue ce roman parfaitement documenté. Godward, le flegmatique, a le sang qui bout lorsqu’il pense à Picasso. Et souhaite ardemment sa mort.

Beauté ou carnage. Il faut dire que le style des deux artistes diffère radicalement. John William Godward (1861-1922) aimait représenter des femmes abandonnées sur des méridiennes, ou des bancs de marbre de Carrare. Des déesses préraphaélites, un brin orientales, à la carnation parfaite, vêtues d’étoffes moirées, le regard perdu au loin ou en elles-mêmes, mélancoliques et languides. Un peintre néoclassique, donc, qui, en 1917, appartient résolument à l’arrière-garde. En face, voici Picasso, hypersexué et sanguin, pinceau brandi. Il couche sur les toiles les visions d’une modernité brutale, avec la même facilité et le même appétit dont il fait montre pour fouler le corps de ses maîtresses (nombreuses). Tel un taureau dans un magasin de porcelaine Wedgwood, le génie renverse et piétine, conchie les vains ornements. Les femmes, dans ses tableaux, il préfère leur fendre le crâne. Les corps, il les déshabille, les hachure, les découpe. Cela donne Les demoiselles d’Avignon, tableau manifeste de la modernité, scène de bordel peinte en 1907. Godward, qui a vu la toile par effraction, n’en dort pas la nuit.

Sa rage pour Picasso se mue en obsession. Donc en une forme d’amour. Il veut le suivre, l’observer, se glisse clandestinement dans son atelier.

L’alter ego maudit le fascine pour d’autres raisons. Lui aussi souffre, par amour. Lui aussi semble inconsolable. Godward aimerait lui faire entendre raison, le remettre sur le chemin de la beauté. Finira-t-il par le rencontrer?

Dans ce journal fictif se lit aussi une douloureuse jalousie. Pablo Ruiz, l’auteur de Guernica, a pris le nom de famille de sa mère, María Picasso López. Une mère qui le chérissait. Ce que le narrateur de ce roman, John William Godward, ne peut supporter. Peut-être pour dégrader son ennemi, il refuse de l’appeler Picasso. «J’ai horreur qu’un homme, un artiste, adopte le nom de sa mère.» Ce sera donc Pablo Ruiz. Barilier aurait pu titrer son roman Picasso doit mourir, ce qui aurait été plus accrocheur. Mais les héritiers du peintre veillent au grain, et se seraient montrés intimidants…

Forme classique. Le flegme de Godward donne parfois à sa détestation un plaisant comique involontaire. Même si le roman peut se montrer didactique, et progresse peu en intensité, l’idée de représenter la modernité en négatif, par son envers, fonctionne à merveille. Et puis il y a ces épithètes aiguisées: Jean Cocteau, servile admirateur de Picasso, «court, mais à genoux» à la suite du maître. Ou cet autre raccourci pour dire le passage du temps: «Plus on avance en âge, plus le visage est envahi par la personne.»

S’il fallait choisir, Etienne Barilier opterait pour l’Espagnol. «Les tableaux de John William Godward, je n’en voudrais pas chez moi.» L’enjeu est ailleurs. Le livre met en scène l’impuissance d’un artiste laminé par une modernité qu’il ne comprend pas. «Je constate, dans la musique notamment, que certains compositeurs reviennent à une forme de classicisme, après une période marquée par des recherches formalistes, à certains égards arides. C’est une bonne chose. Nous avons besoin de beauté. A mes débuts, on a pu rapprocher mon écriture, toutes proportions gardées, du nouveau roman. Mais vous constaterez que je m’en suis radicalement éloigné.» La preuve qu’on peut mettre en scène la modernité dans une forme classique, belle, sans la désavouer.

«Ruiz doit mourir». D’Etienne Barilier. Buchet Chastel, 315 p.


Francisco Goya «Saturne» de Jacek Dehnel

«Tout me fait défaut – sauf la volonté», confie Francisco Goya, drôle, pitoyable et grinçant. Sous la plume du Polonais Jacek Dehnel, le peintre devient un «illustre fou furieux» truculent. Le visage «livide, verdâtre, comme façonné dans de la cire sale», le corps vieilli et loqueteux, il ressemble aux personnages de ses tableaux les plus sombres. A ces trognes dont la chair se liquéfie dans d’horribles grimaces édentées, mi-rires, mi-gémissements, orgasmes en même temps que cris de détresse. Le genre de créatures cadavériques qu’il a représenté dans sa toile Les vieilles.

Le «blaireau bouffi», malgré sa quasi-cécité, saute encore sur tout ce qui bouge, donzelles, et parfois damoiseaux (son «joli Marianito»). Tant qu’il le peut encore, il engouffre de copieux repas, boit des litres de chocolat, peint, grave, dessine et, bien sûr, «tisonne la femme de chambre».

Mais, outre la vieillesse, sa descendance le mine. Déçu par une ribambelle d’enfants mort-nés, il doit se rabattre à contre-cœur sur Javier, son seul fils, qu’il qualifie de «bon à rien», rejeton indigne de lui et de son génie. Or, ce roman polyphonique imagine que ce n’est pas le maître, Francisco, mais son fils, Javier, qui a réalisé les toiles peut-être les plus libres qu’on lui attribue, les «peintures noires» qu’il a peintes sur les murs de sa maison, à la fin de sa vie. Parmi ce cycle de fresques, aujourd’hui conservées au musée du Prado, figure notamment le fameux Saturne dévorant l’un de ses enfants, symbole d’une relation paternelle mortifère. La scène tire son origine de la mythologie: Saturne, ou Cronos, dévore ses descendants mâles pour les empêcher d’accéder un jour au trône…

La chaîne perverse de cannibalisme entre père et fils n’est pas près de se briser.

Le fils de Javier, Mariano, un garçon plutôt vide et content de lui, ne témoigne d’aucune admiration pour son père, qu’il appelle «le joufflu». En revanche, le grand-père s’entiche de son petit-fils…

Chacun s’exprime tour à tour, dans cette histoire d’hommes. Les confessions sont rythmées par la description de tableaux. Dont le Saturne, bien sûr. «Plus tu dévores, plus tu bandes, contre le monde entier, contre toute la ténèbre, que tu vas écraser et posséder, chevaucher et dévorer.» L’écriture de Jacek Dehnel, charnelle et grasse, parfumée comme un succulent bouillon où surnageraient quelques os à moelle, est du genre de mets dont on redemande. JB

«Saturne». De Jacek Dehnel. Noir sur Blanc, 237 p.


Paul Gauguin «Le vertige danois de Paul Gauguin» de Bertrand Leclair

Bertrand Leclair surprend Paul Gauguin dans un moment de crise: il a quitté Paris la mort dans l’âme, il n’est pas encore aux Marquises à peindre ses chefs-d’œuvre ou à construire sa Maison du Jouir. Il a été un jeune marié radieux jonglant avec les outils de la spéculation boursière, un collectionneur aisé – en ce printemps 1885, il n’est qu’un affairiste perclus de dettes incapable d’assumer l’éducation de ses cinq enfants, réfugié dans la mansarde qui lui tient lieu d’atelier au-dessus de l’appartement familial.

Il n’aurait jamais dû céder, suivre sa femme Mette jusqu’à Copenhague où elle est retournée chez sa mère pour lui faire comprendre à quel point elle méprise son ambition de vivre de la peinture. Leclair saisit ce moment de doute absolu dans la vie d’un artiste, ce moment de bascule où l’important est de progresser dans sa propre voie, de ne rien lâcher de son désir instinctif. Dans sa mansarde, Gauguin écrit qu’il lui semble devenir fou, mais aussi: «Plus je réfléchis le soir dans mon lit, plus je crois avoir raison.»

Plus tard il deviendra Paul Gauguin, Mette recevra de ce mari disparu, dont elle ne divorcera jamais, des toiles de Tahiti qui la feront s’extasier. Et regretter, peut-être. Pour le moment, cet homme leur fait honte, à elle, à sa sœur qui les héberge, à ses propres enfants.

Du jour au lendemain, à la mi-juin 1885, Gauguin fuit Copenhague, emmenant avec lui l’un de ses fils, Clovis, âgé de 6 ans, qui ne reverra sa mère que deux ans plus tard, lorsque son père partira pour le Panama travailler au percement du canal. Ils survivent à l’hiver parisien le plus rude du siècle, faisant les colleurs d’affiches dans les gares. Sans doute l’a-t-on chassé du Danemark, l’obligeant à laisser ses affaires à Copenhague, peinture et pinceaux y compris. Quelques mois avant sa mort, Gauguin écrit: «Je hais profondément le Danemark. (…) Ne jugez pas les Danois à Paris, mais chez eux. Chez nous ils sont doux comme du sucre; chez eux du vrai vinaigre.» C’est qu’il s’y est joué un drame intime poignant, un bras de fer social et familial entre l’art et la vie sur lequel le roman de Bertrand Leclair met le doigt avec lucidité, érudition et empathie. L’art a gagné, certes, mais l’artiste n’a pas tous les droits, à commencer par celui de faire le malheur autour de lui. Parfois, hélas, cela ne se commande pas. IF

«Le vertige danois de Paul Gauguin». De Bertrand Leclair. Actes Sud, 180 p.


Catlin «Bison» de Patrick Grainville

Au souffle de vie prodigieux qui habite ce roman, on sent que Patrick Grainville aurait voulu être à la place de son héros, George Catlin. Il est avocat à Philadelphie lorsque, en 1828, il quitte tout pour galoper le long du Mississippi à la rencontre des tribus indiennes. Une obsession: les peindre avant leur disparition annoncée, préméditée. IF

«Bison». De Patrick Grainville. Seuil, 320 p.


Rasmussen «Le Dernier voyage» de carsten jensen

Chaque artiste a son île secrète, qui l’obsède et à laquelle il revient toujours. Pour le peintre danois Jens Rasmussen, mort en 1893, c’est le Groenland, et la mer bleu cobalt qui l’entoure. L’écrivain Carsten Jensen s’empare vigoureusement de la vie de son compatriote tourmenté, racontant un dernier voyage au nord du nord. IF

«Le dernier voyage». De Carsten Jensen. Maren Sell, 300 p.


Modigliani «Un amour à l’aube» d’elisabeth barillé

Et si cette statuette en pierre signée Modigliani, qui l’émeut tant, représentait Anna Akhmatova, que l’artiste a croisée à Paris en 1910? Elisabeth Barillé mène l’enquête avec fièvre et tendresse. Il arrivait d’Italie, elle était Russe, jeune mariée, s’ennuyait et voulait devenir poétesse. Leur amour durera une saison. IF

«Un amour à l’aube». D’Elisabeth Barillé. Grasset, 290 p.


Vélasquez «Le mendiant de Vélasquez» de françois rachline

Ce sont Les Ménines, peintes par Vélasquez en 1656, qui ont fait couler le plus d’encre. François Rachline a voulu reconnaître dans un des figurants, au milieu des demoiselles d’honneur et de la famille de Philippe IV, la figure magnifiée d’un mendiant. C’est son histoire, des bas-fonds madrilènes à la cour d’Espagne, qu’il s’amuse à retracer. JB

De François Rachline. Albin Michel. 258 p.

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Luisa Ricciarini Leemage
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