Provocation. La reine de la pop sort «Rebel Heart», son treizième album, et défend son trône bec et ongles. On la prétend has been et vieillie. Mais qui a dit qu’une femme ne pouvait plus jouer de son corps passé 50 ans?
Un album piraté et un hacker traqué par les services secrets israéliens. Une appropriation marketing maladroite des images de Martin Luther King ou de la princesse Diana… Une chute retentissante sur la scène des Grammy Awards britanniques et une invitation lancée à Marine Le Pen.
Madonna a, comme à son habitude, monopolisé le champ médiatique. Côté provocation sexuelle, elle a montré ses fesses, posé poitrine nue et mimé une masturbation. La voilà qui, dans la chanson Holy Water, imagine que le Christ lui offre un cunnilingus.
Pour elle, de la routine. Madonna est toujours Madonna. Ainsi, le temps passe mais n’emporte pas tout aussi vite qu’on pourrait le craindre.
Mais, si elle s’était attiré de nombreuses critiques à l’époque de son livre de photos Sex, la chanteuse se voit aujourd’hui l’objet d’un lynchage d’une autre nature sur le Net. On la trouve trop vieille. Les provocations qu’elle faisait à 30 ans prennent une autre dimension aujourd’hui qu’elle en a 56.
Les tabloïds conservateurs anglo-saxons rappellent à l’envi son âge, qu’elle est mère de quatre enfants, que sa fille ou son fils aînés ont honte d’elle. Celle qui a toujours surfé sur la subversion, mais rarement franchi la limite (pour rester une artiste commerciale), est en passe de devenir véritablement, et comme jamais dans sa carrière, subversive.
Cette belle femme musclée au physique impressionnant devient de plus en plus «inacceptable» par sa simple image. Car l’érotisme et la sexualité des femmes, passé 50 ans, sont des tabous. La vieillesse aussi.
Lutte sans merci
Plusieurs chansons de Rebel Heart valent le détour (HeartBreakCity, Inside out, Ghosttown…). La chanteuse y montre une fragilité. Dans son beau clip Living for Love, elle se bat contre ses démons (symbolisés par de musculeux hommes à cornes), comme elle continue sa corrida contre le temps.
Madonna devient un mythe moderne, parce qu’elle met en scène la lutte sans merci contre le silence et la mort. Nous la regardons, fascinés, depuis plus de trente ans, même si l’issue du combat est connue. Ce silence redouté, c’était celui de sa mère, disparue alors que la future chanteuse avait 5 ans et dont on avait cousu les lèvres dans son cercueil.
Cette mère, Madonna Louise Fortin, la star en a repris le nom. C’est pour elle qu’elle se produit, encore et encore. A cette lecture psychologique cavalière, il faut ajouter le viol dont elle a été victime à 19 ans. Chacune de ses poses sexuelles y répond: réaffirmant que son corps lui appartient.
La carrière de Madonna est une suite impressionnante d’avatars. Ce qu’elle raconte, c’est que l’on peut indéfiniment se transformer et renaître autre (tout en étant soi-même). Que notre liberté est inextinguible et qu’il suffit de se servir dans la culture commune pour se réinventer.
A plusieurs occasions, elle a su ainsi opérer la synthèse d’influences éparses pour en faire des objets pop imparables et cohérents. Dans Frozen, en 1998, elle était une sorcière volant dans le désert de Mojave, citant le peintre Segantini et les préraphaélites, la danseuse Loïe Fuller, mixant la kabbale, le théâtre nô, l’hindouisme, la musique électronique et accouchant d’une pop mystique.
Rebel Heart n’arrive pas à ce sommet, mais l’amazone décoche toujours aussi bien ses flèches. Sa tendance à forcer sur le girly, à minauder comme si elle avait 15 ans tout en se la jouant Marlene Dietrich dominatrice ou Mae West salace (dans le titre Bitch I’m Madonna, notamment) ne la rend que plus «mauvais genre».
Oui, le temps passe et Madonna vieillit. Elle va devenir de plus en plus dérangeante dans les années à venir et on ne cessera pas de regarder son combat acharné, inspiré, flamboyant. Et sexy.
