Rencontre. A 70 ans, Edouard Stöckli fait partie des pionniers du cinéma pornographique en Suisse. Il sera l’un des invités de marque du prochain Festival international de films de Fribourg et a accueilli «L’Hebdo» dans l’une de ses salles X.
Il est à peine 11 h 30, mais sur les écrans du cinéma Moderne, à Lausanne, les sexes s’activent déjà. Edouard Stöckli, 70 ans, est doublement chez lui ici: comme propriétaire des lieux et en tant que Porno-Edi, l’empereur suisse du cinéma pornographique.
Grand, élégant, souriant, il s’amuse: «Je ne corresponds pas au cliché du producteur entouré de jolies filles nues. Ça me ferait une meilleure publicité, mais j’ai une famille à protéger. Pour survivre dans ce métier, il faut être un saint! Souvent, la vertu est provoquée par le manque d’occasions… J’ai rencontré beaucoup d’actrices X, mais je n’ai eu de relation avec aucune.
Ma femme est charmante, je suis comblé.»
Un saint et une personnalité du cinéma suisse que le FIFF (Festival international de films de Fribourg) accueille cette année dans le cadre de la section Terra Erotica I.
«Il me semblait important, face au retour de la pudibonderie et à l’hypocrisie de l’époque, de rappeler les années où, en Suisse, des pionniers comme Edi Stöckli commençaient à produire et à diffuser de la pornographie», explique, ravi, Thierry Jobin, le directeur artistique de la manifestation.
Anticonventionnel
Tout commence dans les années 60 à Zurich, où le fils de coiffeur, révolté par les conventions petites-bourgeoises, s’active dans l’underground. Il ouvre un bar, fonde un ciné-club où sont projetés des films avant-gardistes. Au début des années 70, Edi Stöckli décide de lutter pour la libéralisation de la pornographie.
«A l’époque, dans l’érotisme, les sexes étaient toujours cachés par un pot de fleurs ou autre chose. Ça m’énervait. Moi, je croyais à la vérité de l’image.»
Il se procure des films, notamment aux Etats-Unis, les distribue en Allemagne et en Autriche, mais ne trouve personne acceptant de les projeter en Suisse. Alors, il achète un cinéma, puis un autre et encore un autre.
A l’heure actuelle, il en possède à Zurich, Bâle, Berne, Fribourg, Lausanne et Genève. Et pas que des salles pornos, des multiplexes traditionnels aussi, comme La Praille, à Genève, ou l’Arena, à Zurich.
Obsédé ?
Si Edi Stöckli considère qu’aujourd’hui le décalage entre le cinéma pornographique et le cinéma normal est moins grand – «On voit des zizis partout, souvent sans aucune bonne raison» –, il continue de penser qu’une des vertus de la pornographie consiste à assouvir des pulsions.
«Une fois ce désir satisfait, on en est libéré et on peut regarder une femme sans immédiatement penser à la déshabiller, rigole-t-il. Cela dit, je suis un des derniers propriétaires de cinémas pornos au monde. L’internet nous a piqué des parts de marché, il y a moins d’argent pour produire de bons films, mais je conserve ma clientèle…»
Sa réussite dans la pornographie n’a jamais empêché Edi Stöckli de continuer à soutenir ceux qui bousculent l’ordre établi. Comme, au début des années 80, lorsqu’il a prêté une salle aux émeutiers zurichois pour montrer le film Züri brännt (Zurich brûle).
«Aujourd’hui, j’ai financé un film de la réalisatrice Stina Werenfels racontant l’éveil érotique d’une jeune handicapée*. Personne ne voulait l’aider, même pas la Fondation zurichoise pour le cinéma, dont je fais partie. Je crains que l’on ne soit en train de retomber dans une forme de puritanisme.»
Lorsqu’on lui demande s’il est un obsédé sexuel, Edi Stöckli éclate de rire: «Non. J’aime bien regarder de la pornographie, mais pas avec ma femme. C’est un plaisir solitaire.»

