Invité surprise du Festival de Locarno, l’Américain est venu y évoquer son nouveau projet, en cours de financement. Après s’être intéressé à l’affaire Strauss-Kahn, il souhaite raconter la dernière journée de Pier Paolo Pasolini. Rencontre.
A Locarno, festival où la convivialité est de mise, les cinéphiles ont pu assister à des rencontres publiques avec Faye Dunaway, Jacqueline Bisset, Werner Herzog ou encore Christopher Lee. Il y a deux ans, c’est le cinéaste américain Abel Ferrara qui s’était rendu au Tessin pour y recevoir un Léopard d’honneur et évoquer son art. Le voyage, visiblement, lui a plu. Le réalisateur de l’attendu Welcome to New York sur l’affaire Strauss-Kahn, encore sur la table de montage alors qu’on l’attendait à Venise ou à Toronto, s’est en effet fendu, la semaine dernière, d’une visite surprise. Mais si l’indomptable cinéaste américain a passé quelques jours sur les bords du lac Majeur, ce n’est pas seulement pour y suivre un régime à base de risotto et de merlot. Il paraît même qu’il ne boit plus. Heureusement pour les journalistes, d’ailleurs, tant il a toujours traîné derrière lui une réputation de fauve difficile à dompter. Un confrère se souvient notamment de l’avoir vu s’enfermer dans la penderie de sa chambre d’hôtel au moment de démarrer une interview…
Vie dangereuse. Lorsque le New-Yorkais rejoint enfin la table où on a pris place avec quelques autres journalistes, essentiellement italiens, on comprend pourquoi il a demandé au festival de lui organiser quelques rencontres informelles. Ferrara a beau être Ferrara, il a besoin de la presse pour attirer l’attention sur une situation qu’il trouve pour le moins aberrante: alors qu’il espère commencer en novembre, à Rome, le tournage d’un long métrage racontant la dernière journée de Pier Paolo Pasolini avant son assassinat, ses producteurs n’ont pour l’heure récolté que de l’argent belge et français. «L’Italie ne nous a pas donné un rond, assène le réalisateur en commandant un expresso. Et ce serait quand même un comble que l’on doive aller tourner à Bruxelles sous prétexte que la majorité du financement est belge…»
Ferrara est lancé. Il gesticule, s’agite, fait les questions et les réponses, saute d’une idée à l’autre, perd le fil de sa pensée avant de repartir de plus belle. Son accent américain est costaud, il a de la peine avec les noms propres étrangers et mange la moitié des syllabes. Il poursuit: «Le film parlera de Pasolini au moment où il travaillait à l’écriture de son roman Petrolio, au doublage de Salò, et où il préparait un film qu’il voulait tourner à Detroit sur la vie de saint Paul. Pasolini, c’était le plus grand des cinéastes, le plus grand des journalistes, le plus grand des poètes. Il vivait une vie dangereuse la nuit et, au petit matin, il retournait chez sa mère.»
Dafoe l’Italien. Ferrara retrouvera pour cette nouvelle réalisation Willem Dafoe, qu’il a déjà dirigé dans New Rose Hotel (1998), Go Go Tales (2007) et 4 h 44 dernier jour sur terre (2011). Il tient à souligner que si l’acteur est certes un Américain du Wisconsin, il est également Italien depuis son mariage avec l’actrice et réalisatrice romaine Giada Colagrande. Et, comme lui, il est un grand admirateur de Pasolini. «Comme devraient finalement l’être tous ceux qui ont un cerveau, s’exclame-t-il sans ironie aucune. On se doit de raconter l’histoire dans le contexte de la nuit de son assassinat. Qui l’a tué, pourquoi a-t-il été tué, comment a-t-il été tué? On doit aborder ces questions. Il y a même une théorie qui dit qu’il s’agit d’un suicide, qu’il a commandité son propre meurtre et qu’il s’agit là de son dernier grand film.» Et le réalisateur d’insister sur un point: il n’est ni un journaliste ni un détective, encore moins un cinéaste documentariste.
Le modèle «JFK».«En tant qu’artiste, je me dois par contre de prendre position, explique Ferrara. Prenez le film que j’ai fait sur Strauss-Kahn. Ce qui s’est réellement passé dans la chambre d’hôtel entre lui et la femme de ménage noire, on l’ignore. Mais on a trouvé une réponse quant au déroulement des faits dans le processus de fabrication du film. Quand Depardieu devient DSK et qu’on le suit avec la caméra, on comprend ce qui s’est passé. On pourrait supprimer tout ce qu’il y a autour et ne garder que cette séquence, car c’est la seule qui signifie quelque chose.» Ou quand de la fiction surgit la vérité. Une vérité parmi d’autres. On a ensuite de la peine à suivre l’Américain, qui affirme que Welcome to New York est finalement un film sur Depardieu, de même que son biopic de Pasolini sera un film sur Dafoe. Et sur Ferrara filmant Dafoe.
On comprend dans tous les cas que le cinéma est une affaire de confrontation. Depardieu s’est confronté à DSK comme Dafoe se confrontera à Pasolini. Ce sont ces acteurs qui finalement ont été les moteurs de ces deux projets – Depardieu encore plus puisque c’est en grande partie grâce à lui que le film a pu être financé. «Gégé» a même donné un regain d’énergie au réalisateur. «Il a fait tant de films, mais a toujours la même passion, c’est incroyable.»
Pour insister sur l’importance de prendre position et d’amener des réponses, Ferrara cite un film qu’il admire: le JFK réalisé en 1991 par Oliver Stone. «A la fin, Oliver affirme que c’est Charles Harrelson, le père de l’acteur Woody Harrelson, qui a tué Kennedy. J’ai moi-même interviewé le gars en prison, et il m’a pratiquement avoué qu’il avait descendu le président. En tout cas, on sait qu’il n’a pas été tué par un mec se trouvant sur un toit à plus d’un kilomètre. Il a beau y avoir des milliers de théories du complot, Oliver est allé droit au but. Vous ne sortez pas de son film en vous disant que Kennedy a peut-être été tué par un tireur isolé, peut-être par les services secrets, peut-être par les communistes ou les fascistes, peut-être par sa mère ou la mère de sa mère…»
Un prophète. Retour en Italie. Lorsque Ferrara y a mis les pieds pour la première fois, c’était en septembre 1973, le jour de la mort de Salvador Allende. Pour lui, l’impact qu’a eu la disparition de Pasolini est aussi important que le décès du président chilien lors du coup d’Etat fomenté par le général Pinochet. «Pasolini, c’était un prophète.» Verra-t-on un jour ce film, dont l’Américain parlait déjà il y a deux ans? On l’espère. Pour l’heure, on attend la date de sortie de Welcome to New York, qui pourrait être remise en cause par les avocats de DSK. «Anne Sinclair est une femme qui me fait peur», glisse Ferrara au moment de prendre congé.
