Rencontre. Directrice du marché du film du Festival de Berlin depuis 1988, la Bernoise en est désormais la présidente.
«C’est la fin et c’est un drôle de jour, parce que, après avoir travaillé pendant des mois, c’est comme un ballon que l’on perce et qui se dégonfle d’un coup. Au début, je tombais dans des dépressions terribles. Aujourd’hui, la sagesse aidant, je me dis que je ne peux rien y faire…»
Il est un peu plus de midi ce jeudi-là. La Berlinale se termine officiellement dans trois jours, tout le monde se demande qui recevra l’Ours d’or (ce sera finalement l’Iranien Jafar Panahi pour Taxi, un prix plus politique que cinématographique), mais pour l’European Film Market, c’est déjà l’heure de la dernière séance.
Les professionnels qui durant une semaine se sont rencontrés pour préparer l’année cinéma à venir sont quasiment tous rentrés chez eux, les stands sont vides et pour Beki Probst, qui dirige ce rendez-vous depuis un quart de siècle, c’est le grand vide après l’ébullition, les incessantes poignées de main, les rendez-vous à la chaîne, les cocktails et les discussions enflammées autour de l’avenir du cinéma.
Tirée à quatre épingles et rayonnante – depuis le temps elle sait visiblement cacher la fatigue, mieux en tout cas que les journalistes blêmes que l’on croise çà et là, hagards –, la Bernoise reçoit dans son bureau situé au sous-sol de l’imposant Martin-Gropius-Bau.
Un ancien musée des arts décoratifs érigé dans un style Renaissance à la fin du XIXe siècle qui accueille aussi depuis les années 80 des expositions temporaires.
De cannes à Locarno
Beki Probst se souvient de ce conseil que lui a donné un jour sa mère: «Vu tout l’argent que tu dépenses pour aller voir des films, tâche d’épouser quelqu’un qui travaille dans le cinéma!» De sa jeunesse à Istanbul, elle garde le souvenir de ce «grand moment de la semaine», lorsque le samedi après-midi elle allait au cinéma après avoir demandé un peu de sous à ses parents.
«A l’époque, les films ne sortaient pas simultanément à travers le monde. Parfois, ils arrivaient en Turquie avec deux ans de retard. Mais ce n’était pas important. L’essentiel, c’était l’idée d’aller au cinéma avec des amis. Cette sortie hebdomadaire était sacrée, on riait, on pleurait, on flirtait.»
Devenue journaliste, la jeune femme verra sa cinéphilie récompensée lorsque sa rédaction l’envoie à Cannes. Elle a alors un peu plus de 20 ans et y rencontre le Bernois Roland Probst, qu’elle épousera en 1960. C’est le début d’une longue histoire d’amour avec la Suisse.
Son mari exploite des salles de cinéma, comme l’Alhambra à Berne et l’Athénée à Lausanne. Elle qui dépensait son argent de poche en tickets d’entrée se retrouve alors derrière la caisse à en vendre. Mais comme dans tout conte de fées, son destin est en marche.
Directeur du Festival du film de Locarno entre 1982 et 1991, David Streiff lui demande au début de son mandat d’organiser un trade show, une manifestation professionnelle destinée à mettre en contact, autour d’une série de projections, distributeurs et exploitants.
L’entregent et l’enthousiasme de la néo-Suissesse fait merveille, au point qu’elle rejoint vite le comité de sélection de la manifestation. «Locarno, c’est le festival de mon cœur, dit-elle avec un large sourire qui ne trompe pas. Il reste un endroit très important et je suis toujours très fière d’en faire partie en tant que consultante pour le programme de la Piazza Grande.»
Après Locarno, Berlin. En 1988, le Suisse Moritz de Hadeln, qui dirige la Berlinale depuis neuf ans, lui propose de reprendre, afin de la développer, la Filmmesse, le marché du film au cours duquel sont présentés en primeur, à des acheteurs du monde entier, des films à peine achevés, encore en phase de postproduction ou même en cours de financement.
La Bernoise relève le défi, transforme la Filmmesse en European Film Market (EFM), en opposition à l’American Film Market de Santa Monica, et l’impose vite comme un rendez-vous incontournable.
Et le mur Chuta
Le 9 novembre 1989, Beki Probst est à son hôtel. Elle part le lendemain pour une tournée des pays scandinaves. Dans la soirée, un ami l’appelle: «Allume la télé.» Elle découvre alors, incrédule, que le mur scindant la capitale en deux est en train de tomber. Mais ce n’est que le lendemain qu’elle prendra véritablement conscience que cette nuit-là est entrée dans l’histoire.
En arpentant le Kurfürstendamm afin de passer prendre quelques dossiers à son bureau, elle voit une foule joyeuse qui arpente le boulevard. Des Trabant sont parquées un peu partout, les Allemands de l’Est découvrent, émerveillés, l’Ouest. Moritz de Hadeln décide immédiatement que la Berlinale 1990 se déroulera des deux côtés du mur. Une ouverture qui permettra à l’EFM de poursuivre sa formidable expansion.
Après en avoir été la directrice, Beki Probst est désormais présidente du marché. «Ce n’est qu’un titre, ce n’est pas très important», dit-elle en soulignant qu’elle travaille aux côtés d’un nouveau directeur, ce qui va alléger son cahier des charges. D’autant qu’elle vient également de vendre le parc de salles qu’elle possédait encore à Berne.
Mais à la voir toujours aussi passionnée, on doute qu’elle prenne vraiment le temps de souffler.
