Il est à la mode, qui l’aurait cru il y a quinze ans encore alors que cette création des marges était négligée par les musées, les galeries, les biennales, les marchés et la majorité des collectionneurs? Aujourd’hui, l’art brut est partout, objet de fascination comme de spéculation. Au risque de la normalisation d’un art pourtant fondamentalement hors norme.
Rien qu’à Paris, deux expositions, ou plutôt deux collections privées, montrent la stupéfiante inventivité de l’art des solitaires, des aliénés, des spirites. La Halle Saint-Pierre accueille la collection néerlandaise De Stadshof, constituée depuis 1985 par Liesbeth Reith et Frans Smolders. Exposé aujourd’hui à Gand, cet ensemble remarquable de 7000 œuvres a été réduit à 300 pour entrer dans la belle halle de Montmartre. Il est dominé par les machines et architectures fantastiques de Willem Van Genk, l’un des grands du genre, qui disait si justement: «Appelez ça de l’art si vous voulez. Ça m’est égal.»
Du côté de Bastille, la fondation d’art contemporain la Maison Rouge, qui expose régulièrement l’art brut (Louis Soutter en 2012), retient le meilleur de la collection de Bruno Decharme, un cinéaste français. Introduit à l’art brut par Michel Thévoz, le créateur du fameux musée de Lausanne, Bruno Decharme a mis trente ans à assembler une collection encyclopédique de 3500 pièces, où rien ne manque, ou presque. C’est à la fois la force et la faiblesse de la sélection (400 œuvres de 200 créateurs) proposée à la Maison Rouge. Cette anthologie est admirable, mais, contrairement à la Halle Saint-Pierre, elle est ici mise en scène sans relief. Et de plus chapitrée avec des thèmes (le chaos, la magie, la guerre, etc.) qui peinent à contenir un art dont, précisément, la première qualité est de résister aux thématiques convenues.
Halle Saint-Pierre, jusqu’au 4 janvier. Maison Rouge, jusqu’au 18 janvier.
