Analyse. Marcela Iacub a vu, et détesté, «La planète des singes: l’affrontement» de Matt Reeves. Et regrette «La ferme des animaux» d’Orwell.
Marcela Iacub
Dans son célèbre roman La ferme des animaux, George Orwell imagine une sorte de rébellion communiste des bêtes contre les humains dans une grange anglaise. Pourtant, en dépit des promesses d’égalité avec lesquelles cette révolte est réalisée, la caste des cochons finit par prendre le pouvoir et se met à exploiter les animaux avec la même sauvagerie que lorsqu’ils étaient sous le joug des humains. Ces injustices sont encore plus douloureuses que par le passé, car toute espérance de révolution est dès lors anéantie.
Dans La planète des singes: l’affrontement, de Matt Reeves, on retrouve des parallèles avec la parabole d’Orwell. Sauf qu’ici la critique politique est écartée pour faire les louanges des aspects les plus violents de l’Amérique. Voilà que la majorité des membres de l’humanité périt à la suite d’un virus rapporté par les singes que l’on avait utilisés comme cobayes. Désormais, les humains sont aussi nombreux que leurs anciennes victimes, et dépourvus de pouvoir. Les singes parlent et vivent dans une véritable société politique à l’écart des humains, comme si d’une certaine manière ces derniers les avaient vaincus. Ils sont commandés par un chef, César, leader charismatique qui a imposé la règle selon laquelle les singes ne doivent jamais tuer des singes. Cela explique que César soit contre la guerre: dans celle-ci des singes peuvent être tués. Et il en va de même de la peine capitale. Pour ce chef, la communauté des singes est une famille solidaire et unie. En bref, ces derniers ont construit une société supérieure, de ce point de vue, à celle que les humains avaient bâtie: la vie de n’importe quel singe est sacrée. Certes, ils n’ont pas développé la moindre technologie et vivent dans des conditions simples et rudimentaires. Ils n’ont pas l’électricité, pas de moyens de transport ni aucun médicament pour sauver des malades. Mais les exploits techniques chez les humains n’ont-ils pas été accompagnés de la violence meurtrière que l’on connaît?
Or, la communauté des singes rencontre une communauté d’humains qui cherche à survivre dans des conditions précaires. César ne change pas son point de vue au regard de la paix et de la non-violence, et il se lie même d’amitié avec des humains. Mais il apparaît chez les singes un autre leader, Koba, qui ne partage pas ces principes. Koba est favorable à la guerre et au meurtre de ses ennemis, même quand il s’agit de singes. Il organise une rébellion afin d’exterminer la colonie d’humains. Pour ce faire, il attente à la vie de César, qui est blessé mais ne meurt pas. Puis il tue aussi bien des êtres humains que des singes lorsque ces derniers ne lui obéissent guère. Il justifie cette brutalité par l’assujettissement dont les singes avaient été victimes dans le passé.
C’est alors que César se rend compte qu’il avait tout faux en croyant à la non-violence. Il laisse mourir le méchant Koba en s’abstenant de lui tendre la main en le voyant sur le point de tomber dans un précipice. Et, avant que celui-ci ne meure, César lui dit: «Tu n’es pas un singe.» Ce geste, loin d’apparaître comme une triste défaite de la non-violence, se présente dans ce film comme une évolution positive du personnage de César. Car, tant que le meurtre n’est pas admis pour que le bien triomphe sur le mal, aucune société ne saurait marcher, même celle des singes.
Un monde divisé en deux
Bref, comme dans La ferme des animaux, les singes finissent par agir comme des humains – notamment comme des Américains. L’enseignement de ce véritable navet étant que ce qui compte n’est pas d’être humain ou singe, Blanc ou Noir, Arabe ou Finlandais, juif ou chrétien, mais bon ou méchant. Et, surtout, que les mauvaises vies, peu importe leur origine, doivent être anéanties. On doit appliquer la peine de mort et faire des guerres en s’attaquant à des objectifs ciblés – non pas aux civils –, car la collectivité mondiale des bons doit s’unir comme les singes et les humains dans ce film.
Et la différence entre le bien et le mal paraît, ici, aussi évidente que celle du jour et de la nuit. En bref, voilà un film contre les ploucs qui, comme nous qui sommes contre la peine de mort et contre la destruction des ennemis, partagent les mêmes principes que César avant sa conversion. Son but étant qu’à l’instar de ce grand singe nous arrivions à comprendre que certaines vies humaines sont aussi nuisibles que celles des rats et des cafards. Et c’est dommage, aussi bien pour le film que pour les politiques américaines qu’il cherche à justifier. Le réalisateur aurait pu faire œuvre utile en nous montrant que c’est notre espèce dans son ensemble qui devrait être considérée de cette manière au lieu de jeter l’anathème sur quelques-uns. Il semble évident que si nous prenions tous les humains pour ce qu’ils sont, soit d’horribles méchants, nous construirions des sociétés plus justes et moins violentes. Montesquieu avait pensé que la démocratie était un système politique qui devrait fonctionner même si elle avait à s’appliquer à un peuple de démons. Alors que les régimes les plus criminels n’ont pu exister qu’en postulant l’existence des méchants et des bons.
«La planète des singes: l’affrontement»,
de Matt Reeves. Etats-Unis, 2 h 10.
