Décodage. Le don de 600 œuvres sur papier de Hodler au Musée Jenisch, à Vevey, n’est pas un hasard. L’institution suit une ligne forte, axée sur le dessin et l’estampe. Et tire bon parti de ses riches collections.
Un don qui en dit long. C’est l’impression au lendemain d’un legs de 600 œuvres sur papier de Ferdinand Hodler, l’un des plus importants peintres suisses, au Musée Jenisch, à Vevey. La donation, consentie par un collectionneur bernois, prend son sens dans l’attachement de Hodler (1853-1918) à la Riviera vaudoise. Une vingtaine de ses plus célèbres vues du Léman ont été réalisées depuis le «balcon du monde», sur les hauteurs de Chexbres. Sa maîtresse, Valentine Godé-Darel, vivait à Vevey. L’esprit des lieux, donc.
Mais aussi celui du musée, dont l’identité forte est centrée sur le dessin, la gravure, l’art sur papier. Rudolf Schindler, le collectionneur-donateur, ancien directeur de l’Ecole d’arts de Berne et Bienne, aujourd’hui âgé de 100 ans, sait à quelle institution il s’adresse en remettant son fonds au Musée Jenisch. Depuis vingt-cinq ans siège du Cabinet vaudois des estampes, au bénéfice d’une collection de 35 000 œuvres de grande qualité, l’institution veveysanne a un savoir-faire unique dans l’étude, la conservation et la mise en valeur des expressions artistiques sur papier. La collection Schindler, qui comprend également des peintures et un moulage en plâtre de la tête de Valentine Godé-Darel, sera l’objet d’une exposition l’an prochain au Jenisch.
Se démarquer des autres musées
Cette spécialisation exigeante a un prix. Ce musée d’art, le deuxième du canton après celui de Lausanne, n’accueille que 20 000 visiteurs par année. Directrice depuis un an, Julie Enkell Julliard a l’intention de doubler à l’avenir cette fréquentation. Quitte à présenter des expositions un peu plus populaires, un peu moins moins difficiles d’accès que la rétrospective Pierrette Bloch de l’hiver dernier ou l’actuel accrochage de Manon Bellet. Deux propos contemporains axés sur le dessin, sensibles et bien présentés, mais peu aptes à drainer les foules.
«Notre but est de proposer un autre musée, à la ligne claire et décalée par rapport à l’offre existant dans le canton», note Julie Enkell Julliard. Il n’existe pas en Suisse d’institution comme la nôtre, ouverte en permanence aux œuvres sur papier. Celui-ci incarne une résistance par rapport au tout-numérique. Il est l’espace de la réflexion, de la mémoire et de l’intimité, surtout à une époque où la sphère privée s’étale sur les réseaux, sans garde-fou. Thomas Hirschhorn, dans une interview que nous avons réalisée pour notre site web, note justement que le meilleur moyen d’échapper à la surveillance généralisée est d’écrire ses messages sur papier et de les envoyer par la poste!»
Cette identité affirmée, soutenue par un intense travail scientifique sur le mode d’expression choisi, et l’exposition régulière des collections du musée démarquent efficacement l’institution des autres musées proches. Le Jenisch n’a pas vocation aux opérations de prestige menées par le Musée de l’Hermitage et la Fondation Gianadda. Le Musée cantonal des beaux-arts (mcb-a), à Lausanne, souffre de ne pas avoir de ligne bien identifiable. Sa nouvelle exposition, consacrée à des paysages russes prêtés par la Galerie nationale Trétiakov de Moscou, est le type même d’accrochage qui pourrait être présenté à l’Hermitage ou chez Gianadda. Dès lors, dans le paysage de plus en plus concurrentiel des propositions culturelles, où se trouve le mcb-a vaudois? Quel est son sens, sa mission patrimoniale, son USP (unique selling proposition)?
Mais cette exposition russe devrait rencontrer un large public. Alors que ce n’est pas gagné d’avance pour les gravures et autres travaux d’impression de Markus Raetz qui seront montrés cet été au Musée Jenisch. Celui-ci est heureusement soutenu par les autorités de Vevey, qui comprennent sa spécificité et sa responsabilité. Les prochaines années seront à cet égard intéressantes à observer, comme pour le mcb-a, futur centre de gravité du projet de Pôle muséal à la gare de Lausanne.
Tourisme culturel
Misant beaucoup sur son concept de «Vevey, ville d’images» et le développement du tourisme culturel, la ville lémanique pourra dès 2016 compter sur un circuit de visites sans équivalent: le musée Chaplin, les gigantesques fresques de Charlot sur les tours de Gilamont, le nouveau musée Nestlé dans le quartier des Bosquets, l’Alimentarium rénové du même Nestlé... Bref, un potentiel supplémentaire de centaines de milliers de visiteurs d’un ou plusieurs jours. Engagé dans «Chaplin’s World», ainsi que ses propres espaces, Nestlé l’est aussi dans le Musée Jenisch grâce au dépôt de sa collection d’art. Et la mise à disposition d’un budget pour que le musée puisse enrichir régulièrement ce même fonds. Reste à voir si le Jenisch ne sera pas absorbé dans la future offre culturelle de «Nestlé City», au risque de voir son identité nuancée par celle, plus entrepreneuriale, du géant de l’agro-alimentaire.
Mais l’équipe en place au musée, 32 ans de moyenne d’âge et quasi entièrement féminine, a à la fois la confiance de Nestlé et de sa municipalité. Elle peut aussi compter sur une constellation étonnante de dépôts, collections et sièges de fondations. Comme celle d’Oskar Kokoschka, riche de 4000 œuvres de l’artiste expressionniste, exposée en permanence dans le musée par roulement d’expositions thématiques (actuellement les impressions d’un voyage de Kokoschka en Grèce en 1961). Les fondations des artistes Wilhelm Gimmi, Lélo Fiaux et Jacques Pajak sont également sur place, à côté de celles de Balthus, d’Art et Lettres, des amis du musée... Lequel a aussi dans ses réserves 6000 dessins et un bon millier de peintures, dont des Courbet, Bocion ou Hodler, justement.
De quoi soutenir les ambitions de la directrice et de son équipe de quinze personnes. Un poste de médiateur culturel vient d’être créé pour augmenter la visibilité du musée, dont le budget annuel est de 1,8 million de francs. Un nouveau site internet, simple et élégant, a été lancé pour ouvrir encore plus l’institution veveysanne sur l’extérieur. De quoi aborder l’avenir avec d’excellents atouts.
luc.debraine@ringier.ch
www.museejenisch.ch
La mission de l’artiste
Parution d’un livre qui reprend une conférence prononcée par Ferdinand Hodler à Fribourg en 1897. Le texte était connu des spécialistes, mais il n’avait jamais été publié (à part dans le journal La Liberté il y a cent dix-sept ans…). Un jeune artiste et historien de l’art, Niklaus Manuel Güdel, a eu l’heureuse idée de publier ce rare éclairage de Ferdinand Hodler sur sa vision de l’art et sa manière de composer ses tableaux. Objet d’une conférence de Hodler en 1897 à Fribourg, La mission de l’artiste est complété par un commentaire de Niklaus Manuel Güdel qui permet de reparcourir l’œuvre du peintre bernois. Le livre (Ed. Notari) propose deux autres analyses esthétiques de Ferdinand Hodler, Parallélisme et Décalogue du peintre, elles aussi remises en contexte.
