Vingt-trois ans après «Trompe le monde», le groupe américain revient aux affaires avec un cinquième album rappelant, si besoin était, à quel point il a influencé la scène alternative des années 90.
«Les Pixies, c’est un magnifique cadavre. La musique est bien vivante, on la rejoue d’ailleurs de temps à autre, mais le groupe est mort. J’ai essayé de les convaincre d’enregistrer un nouvel album, mais en vain.» A la fin de l’hiver 2008, Black Francis – qui venait de reprendre le pseudonyme de ses débuts après s’être longtemps fait appeler Frank Black – mettait un terme à nos espoirs de découvrir un jour un nouvel album des Pixies. Quelques heures avant de défendre son nouvel effort solo sur la scène des Docks, à Lausanne, l’Américain balayait par la même occasion toute question liée à la réputation culte du groupe, considéré comme le précurseur du mouvement grunge qui dynamita la scène rock yankee au début des années 90.
«Mon boulot, c’est d’enregistrer des disques et de donner des concerts. L’histoire du rock, je n’y pense pas», confiait-il en avouant que, à chaque fois qu’un artiste enregistre en guise d’hommage une reprise d’un titre des Pixies, il y voit surtout une source bienvenue de revenus supplémentaires. Si le groupe fondé à Boston en 1986 et sabordé en 1993 s’est régulièrement reformé depuis 2004 pour des tournées-événements, c’est d’ailleurs avant tout pour une affaire de gros sous.
Or, surprise, les Pixies publient en septembre 2013 un E.P. 1 contenant quatre nouveaux titres, suivi en janvier et mars derniers d’un E.P. 2. et d’un E.P. 3 qui se voient aujourd’hui réunis sur un album devenant le cinquième des Américains en près de quarante ans de carrière, le premier depuis Trompe le monde en 1991. On a beau avoir beaucoup aimé une bonne partie de la vingtaine d’albums solo enregistrés par Black Francis depuis 1993, Indie Cindy procure une joie tout autre, comme quand on retrouve un ami perdu de vue et qu’instantanément on reprend la discussion là où on l’avait laissée.
Cavalcades noisy. Même si la bassiste Kim Deal a quitté le navire il y a quelques mois, que sur scène son jeu très appuyé comme ses backing vocals essentiels sur nombre de morceaux se feront probablement regretter (on doute que Paz Lenchantin, aperçue chez A Perfect Circle, la remplace avantageusement), Indie Cindy voit le trio restant – Black Francis, le guitariste Joey Santiago et le batteur David Lovering – prouver en quelques accords à la jeune garde qui cite les Pixies à tour de bras que personne mieux que les Pixies ne sait faire du Pixies. A savoir un rock fait de cavalcades noisy, d’incessants changements de rythme et d’harmonies puisant autant dans le surf-rock californien que dans le punk et la country.
C’est d’ailleurs en grande partie parce qu’elle n’est pas facilement étiquetable que la musique des Bostoniens a su passer l’épreuve du temps sans perdre de sa superbe. Alors que la plupart des groupes grunge qui considèrent Black Francis comme un père spirituel ont sombré dans l’oubli, et que le monde ne s’en porte pas plus mal, il suffit de réécouter Surfer Rosa (1988), Doolittle (1989), Bossanova (1990) et Trompe le monde pour constater que les Pixies font partie de ces jalons essentiels sur lesquels on reviendra encore et toujours, sans se lasser.
No future. Lorsque, en juillet 1991, les Pixies prennent l’air au Leysin Rock Festival, ils sont au sommet. En 2004, dans une Arena genevoise surchauffée, ils affichent la même hargne et dégoupillent leurs tubes sans prendre le temps de souffler ni d’adresser un mot à leurs fans. Idem au Paléo de Nyon deux ans plus tard. Aujourd’hui comme il y a vingt ans, il y a chez le gang à Black Francis une saine urgence. No future, mais forever.
Devenu plus culte encore durant son absence, du fait notamment de l’utilisation du titre Where Is My Mind? par David Fincher sur la bande-son de Fight Club (1999), le groupe aura attendu dix ans, depuis sa reformation, pour sortir un nouvel album. Alors que ses concerts devenaient de moins en moins événementiels, le voilà qui se relance avec une sortie qui ressemble fort à un savant calcul commercial… Peu importe. Indie Cindy est un manifeste rock comme on en voit peu, les Pixies un groupe majeur comme il n’y en a plus beaucoup. Black Francis a ressuscité «un magnifique cadavre». Applaudissements.
«Indie Cindy». [PIAS]/Musikvertrieb. Sortie le 25 avril.
En concert le 4 juin à Crans-près-Céligny, dans le cadre du Caribana Festival.
www.caribana-festival.ch
Une référence incontournable
De l’influence des Pixies sur…
… The Bad Plus
Trio jazz aventureux, cérébral, disent ceux qui n’ont jamais fait l’effort de véritablement se plonger dans sa musique, The Bad Plus fait partie de ces nombreuses formations pour lesquelles le rock, lorsqu’il se fait dissonant et prompt à jouer sur les ruptures de rythme, n’est pas si éloigné que cela des notes bleues. C’est ainsi que le groupe de Minneapolis revisite en 2004 sur Give, son troisième album, un des titres phares de l’album Bossanova, le troisième enregistrement des Pixies. De son côté, le pianiste Brett Sandler s’appropriera Where Is My Mind? Le songwriting de Black Francis ressort grandi de ces déconstructions.
… Nirvana
Quel est le point commun entre les hérauts grunge et les Lausannois de Honey for Petzi? Ils ont tous deux fait un jour appel à Steve Albini, producteur du premier album des Pixies, le fondateur de Surfer Rosa (1988). Lorsque Kurt Cobain l’engage pour In Utero (1993), c’est parce que depuis Smells Like Teen Spirit, en 1991, il a toujours avoué chercher à reproduire l’alternance de couplets noisy et de refrains lyriques si chère aux Pixies. La plupart des groupes qui écloront dans le sillage de Nirvana, de Pavement à Weezer, diront de même avoir été durablement marqués par la musique de la bande à Black Francis.
… CSS
Révélation rock de l’année 2006, la formation brésilienne publie deux ans plus tard un album sur lequel elle rend un hommage ostensible au rock américain des années 90. De passage au Montreux Jazz Festival, le bassiste et chanteur Adriano Cintra cite alors Sebadoh, Sonic Youth et Dinosaur Jr. parmi ses influences. Avant de s’attarder sur les Pixies: «Ce groupe m’a obsédé au point que j’ai hésité à appeler le producteur de ses trois derniers albums, Gil Norton, pour qu’il travaille avec nous.» Le groupe de Boston reste encore aujourd’hui une référence pour la scène alternative, tout en étant adoubé par des stars comme Bono et David Bowie.
