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Aimer, penser et mourir

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Jeudi, 6 Mars, 2014 - 05:57

Le réalisateur de «Hiroshima mon amour»est le seul des cinéastes révélés par la Nouvelle Vague à avoir su se renouveler tout en s’attirant les grâces du grand public.

Lorsque sortira le 26 mars son dix-neuvième et ultime long métrage, Aimer, boire et chanter, plus d’un critique l’analysera à l’aune de sa disparition. Parce que Alain Resnais n’aura pu l’accompagner jusqu’à sa sortie, ce film sera perçu comme le testament d’un réalisateur parmi les plus novateurs du cinéma moderne. Car il faut le souligner: Alain Resnais, né à Vannes en 1922 et décédé à Paris le 1er mars, à trois mois de son 92e anniversaire, était un défricheur, un inventeur, dont on peut voir l’influence aussi bien chez l’Américain Wes Anderson que chez le Russe Alexandre Sokourov ou le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul.

A l’instar des cinéastes ayant émergé au tournant des années 50, et qui ont révolutionné le cinéma tant français que mondial, Resnais a fait ses armes dans le court métrage.

Quelques années avant que les «jeunes Turcs» issus des Cahiers du Cinéma (Godard, Rohmer, Chabrol, Rivette, Truffaut) ne passent à la réalisation, il se fait connaître dès la fin des années 40 avec des films où s’entremêlent son goût pour la littérature, la politique et l’histoire. En 1956, Nuit et brouillard fait sensation. Sur un texte de Jean Cayrol, ce court d’une trentaine de minutes, construit à partir d’images des camps de concentration et d’extermination nazis, pose les bases de ce qu’on appellera le devoir de mémoire. Trois ans plus tard, Resnais passe au long métrage: Hiroshima mon amour est sélectionné par le Festival de Cannes, où il représente la France avec Les quatre cents coups de François Truffaut, dont la projection marque la naissance publique de la Nouvelle Vague.

Alors que ce mouvement postule que le cinéma est à la portée de chacun, qu’il suffit d’empoigner une caméra et d’aller filmer dans la rue, Resnais se distingue par sa façon de jouer très librement avec la narration et la temporalité. Comme Muriel ou le temps d’un retour sera hanté en 1963 par la guerre d’Algérie, Hiroshima mon amour l’est par les douloureux souvenirs de la Shoah et de la bombe atomique.

Scénarisé et dialogué par Marguerite Duras, le film permet au Français de travailler la musicalité du montage, ce qui deviendra l’une de ses marques de fabrique, de même que son intérêt pour les arts tant nobles que populaires (littérature et peinture versus bande dessinée et chanson), opposition qu’il abhorrait, comme il refusait que l’on distingue théâtre et cinéma. «Dans les deux cas, on a besoin d’acteurs», disait cet amoureux des comédiens, auxquels il offrait, il y a deux ans, avec Vous n’avez encore rien vu, un superbe hommage postulant que l’esprit d’un metteur en scène continue à essaimer, après sa mort, à travers ceux qu’il a dirigés.

Renouvellement. Même si Hiroshima mon amour est l’un des films clés de la Nouvelle Vague, Resnais, dont le cinéma est cérébral mais aussi très littéraire, devient vite pour la critique le chef de file du «nouveau cinéma», une sorte de sous-branche faisant référence au nouveau roman. Mais tandis que Godard, autre grand pionnier dont il est un temps très proche, ne cessera ensuite de radicaliser sa démarche, Resnais l’allégera, se fera dès les années 80 plus léger, d’une certaine manière plus pop, sans en perdre pour autant son goût pour l’expérimentation – les fins multiples de Smoking/No Smoking (1993), les play-back d’On connaît la chanson (1997). Et tandis que les hérauts de la Nouvelle Vague n’intéressent plus que les cinéphiles, à l’exception de Chabrol, il parvient à se faire connaître d’un public qui n’a jamais vu le formaliste L’année dernière à Marienbad (1961).

«Je n’ai pas l’impression d’avoir fait une carrière, disait le cinéaste à Cannes, en mai 2012, lors de sa dernière grande apparition publique. Je fais des films pour moi, je ne pense jamais aux précédents mais j’essaie de ne pas me répéter.» Ce qu’il est admirablement parvenu à faire, tout en ne cessant de parler d’amour, de vie, de mort et de mémoire. Ou comment inventer de nouvelles manières de raconter des histoires tout en renvoyant à Homère.

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Guillaume Horcajuelo / Keystone
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