Son roman inspiré du scandale DSKlaisse le lecteur sur sa faim, mais pose avec panache la question de la liberté de l’art sur le réel. Rencontre.
Dominique Strauss-Kahn a peu goûté La ballade de Rikers Island, dernier roman de Régis Jauffret, dans lequel il est dépeint comme un «ogre hypersexuel». L’ancien patron du FMI porte plainte contre l’écrivain, son éditeur (Le Seuil) et France Inter, qui aurait fait la promotion de l’ouvrage. L’intimidation fonctionne dans un pays où la jurisprudence est de plus en plus défavorable aux romanciers. Marcela Iacub et Stock ont été condamnés à verser 50 000 euros de dommages et intérêts à DSK pour le livre Belle et Bête. Et Le Nouvel Observateur, qui en avait publié des extraits, à 25 000 euros.
«Depuis la menace de plainte, j’ai eu cinq annulations de la part de médias», explique l’écrivain à une table du café parisien Au Relais, près de son domicile. En France, la liste s’allonge de ceux que la justice a condamnés pour atteinte à la vie privée (Christine Angot, Patrick Poivre d’Arvor, Philippe Besson…). «Les éditeurs oseront de moins en moins publier ce type de livres et les auteurs n’oseront plus les écrire, met en garde Régis Jauffret. Si j’avais publié un “document”, il n’y aurait eu aucun problème. Dans un essai, vous pouvez faire des suppositions épouvantables et les nier. Mais un roman est aussitôt attaqué.»
Hypersexuel et ennuyeux. Ce que l’ancien homme politique pourrait reprocher au romancier, c’est son paradoxal désintérêt. Car sous sa plume, son personnage est plat et prévisible (guidé par des pilules, son sang délaisse son cerveau pour investir son membre «maudit»). Jauffret lui préfère Anne Sinclair et Nafissatou Diallo. C’est en découvrant la première à la télévision, à sa sortie du Tribunal pénal de la ville de New York, qu’il a décidé d’écrire ce roman. «Le génie, c’est elle. Elle aurait pu devenir présidente de la République.» La femme de ménage analphabète devient, elle, sous sa plume, une madone, une martyre, «un symbole de l’histoire néocolonialiste».
Malgré ses qualités littéraires, La ballade de Rikers Island déçoit, car elle répète une histoire balisée sans parvenir à en percer la surface. Cependant, les questions que ce livre soulève sur la liberté de l’art sont capitales. Le contrat de lecture est clairement stipulé: avec l’intitulé «roman», le lecteur sait qu’il découvre une fiction.
Mais cela se complique chez Jauffret, qui insiste sur le fait que tout, chez lui, est «vrai» et documenté. Il cite son maître à penser, Truman Capote et son De sang-froid. Dit travailler comme les nouveaux journalistes américains des années 60 et 70. Il a enquêté à New York et en Afrique, rencontré la famille de Nafissatou Diallo. Non seulement son roman est «réel», mais il excède la réalité. «Un roman, c’est une réalité augmentée, faite de vos analyses, de choses que vous avez vues, de vos réflexions… Elle est augmentée parce qu’elle passe par vous. Vous la mettez en perspective, l’inscrivez dans une temporalité, dans un récit.»
Mentir vrai. A augmenter le réel, on risque gros. Régis Jauffret le sait. Son livre Sévère (inspiré de la vie du banquier suisse Edouard Stern) lui a valu un procès. La plainte de la famille Stern a depuis été retirée, sans condition. Son portable vibre, l’écrivain reçoit un texto, et lit, à haute voix. «Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, veut inscrire la liberté de création dans la loi…» Un espoir…
Il se plaît à imaginer que, dans vingt-cinq siècles, quelqu’un retrouvera La ballade de Rikers Island sous des décombres, et que son roman tiendra tout seul, indépendamment des faits qui l’ont inspiré. Il sera devenu plus réel que le réel. «L’art est un mensonge qui dit la vérité», écrivait Jean Cocteau…
«La ballade de Rikers Island». Seuil, 425 p.
