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Livre: Camille Laurens, double jeu amoureux

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Jeudi, 28 Janvier, 2016 - 05:58

Critique. La romancière livre avec «Celle que vous croyez» un roman fantastique qui incarne le pouvoir romanesque de Facebook tout en dénonçant l’injustice faite aux femmes de plus de 20 ans.

Ce roman est fantastique. Celle que vous croyez raconte l’histoire de Claire Millecam, professeure de lettres de 49 ans qui, pour espionner son amant volage, Jo, se crée un faux profil Facebook afin de nouer une relation avec Chris, le colocataire trentenaire de Jo. Claire Millecam devient Claire Antunès, une jolie brune de 25 ans. Entre Chris, alias KissChris sur Facebook, et Claire Antunès, une relation amoureuse se lie à distance. Lorsqu’il souhaite la rencontrer, un problème aigu se pose pour Claire: Chris doit-il rencontrer Claire Millecam ou Claire Antunès? Surtout: s’il aime Claire Antunès, 25 ans, saura-t-il aimer Claire Millecam, 49 ans?

Le désir du désir

Ce roman est passionnant. Il offre une méditation de haut vol sur les ressources humaines et romanesques des réseaux sociaux. Pour les gens comme Claire, donc pour nous tous, l’internet est à la fois «le naufrage et le radeau»: on traque sans relâche les histoires possibles et passées, incapables de faire le deuil d’amours pourtant mortes mais qui surnagent dans le virtuel, tout en se reliant de manière compulsive aux présences qui hantent la Toile.

En sociologue, Camille Laurens rend compte de son époque avec attention et clairvoyance, montrant ce que le Net a transformé dans nos relations amoureuses: comment il permet d’assumer le désir du désir, de s’y adonner avec gourmandise, mais aussi à quel point le fossé entre désir et amour n’a jamais été aussi grand, permis. En écrivaine, elle montre le pouvoir hautement fictionnel et fantasmagorique de ces mêmes univers numériques, univers où la fiction, le mensonge, les doubles vies, le jeu, la mise en scène et les manipulations règnent en maîtres. Erudite, elle remet ce monde en perspective: Facebook, c’est Valmont dans Les liaisons dangereuses qui écrit sur le postérieur de sa maîtresse une lettre d’amour à Mme de Tourvel, c’est le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, le changement d’identité déjà, pour piéger l’autre.

Qui croire

Ce roman est intelligent. Manipulateur en diable, déroulant toute la puissance du roman, il met en abyme plusieurs histoires, jouant avec nos nerfs de lecteurs en superposant ce qui est advenu, ce qui aurait pu advenir, ce qui n’est pas advenu. A chaque fois, on y croit. A la fin, on ne sait plus qui croire. Comme dans la vraie vie. Il y a la première histoire de Claire, le roman qu’elle écrit dans la clinique où elle est soignée et dans lequel elle imagine une autre issue à son histoire avec Chris, la lettre que Camille Morand, qui se présente comme l’auteure du livre que nous tenons entre les mains, écrit à son éditeur pour expliquer la «vraie» histoire qui a donné naissance au roman, et enfin une intervention de l’ex-mari de Claire Millecam qui met en doute les versions précédentes de l’histoire.

Rage et ironie

Ce roman est troublant. Sondant avec finesse la relation entre le vrai et le fictif, le mentir vrai et la confession, la fiction et l’autofiction, il démontre de manière très contemporaine comment les émotions ne sont pas liées à la réalité mais à nos désirs, peurs, frustrations ou regrets. En cela, il est le digne héritier de l’œuvre passionnante de Camille Laurens, née Laurence Ruel en 1957 à Dijon, qui depuis Index en 1991, en passant par Romance, Philippe, Dans ces bras-là, L’amour, Cet absent-là ou Romance nerveuse, décortique avec passion, patience, effroi et tendresse les liens entre ce qu’on vit et ce qu’on en dit. Et semant, comme le Petit Poucet, ses cailloux, les traces de ses traumas, le fils mort-né, l’abus sexuel enfant, l’interdiction d’en parler, ou la séparation conjugale.

Ce roman est poignant, enfin et surtout. Dénonçant l’injustice faite aux femmes qui voient leur destin se raccourcir de manière certaine sur le marché de la séduction, il choisit la rage et l’ironie plutôt que la plainte. «Les hommes meurent plus jeunes. Peut-être. Mais ils vivent plus longtemps», se révolte Claire Millecam tout en enchaînant les blagues cyniques: «Quel superpouvoir acquièrent les femmes de cinquante ans? – Elles deviennent invisibles.» Celle que vous croyez est d’ailleurs dédié à la mémoire de l’écrivaine canadienne Nelly Arcan, morte par suicide à 36 ans, déchirée entre l’obsession de plaire – elle avait subi une opération de chirurgie esthétique dès 30 ans – et la constatation que cela seul marchait dans sa vie. 

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Joël Saget / AFP
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