Portrait. L’écrivaine érotique neuchâteloise publie «La passion sinon rien» et, en version revue, ses best-sellers «Brûlure» et «Jouir d’aimer». Une trilogie SM qui n’a rien à envier à E. L. James, bien au contraire.
Isabelle Falconnier
Un jour de 1999, au moment de signer et d’envoyer sa première nouvelle érotique au concours de littérature coquine lancé par la maison lausannoise Humus, Anouk Ortlieb écrit Cléa Carmin. «Carmin» parce qu’elle adore le rouge, couleur de la passion, «Cléa» parce que c’est un prénom aussi sonore et musical que sa propre voix. Anouk a 40 ans, elle est conseillère en communication et journaliste lorsque Cléa entre sur la scène de sa vie. Une entrée en scène vigoureuse, puisque sa nouvelle pour Humus, publiée dans le recueil Perles d’Eros en 2000, raconte les jeux amoureux d’une femme et de son amant boucher dans un abattoir, qui pimente leurs ébats de morceaux d’animaux. Depuis, Cléa Carmin a pris beaucoup de place, autant dans la vie d’Anouk que sur la scène littéraire érotique francophone.
En 2003 et 2005, coups de maître avec la publication des romans Brûlure et Jouir d’aimer, aux mythiques Editions Blanche, dirigées alors par Frank Spengler, le fils de Régine Deforges. Cléa Carmin découvre alors un monde, ses codes, ses soirées. «Lorsque tu as une image d’écrivain érotique, les gens te disent tout, parfois beaucoup plus que ce que tu voudrais savoir. On t’invite dans des lieux étranges. Un monde dans lequel les gens ont besoin de fantasmer sur les écrivains.» Elle ne met pas long à comprendre pourquoi son éditeur a indiqué «récit» et non «roman» sur Brûlure… «Pour moi qui n’ai jamais ouvert un livre en me demandant si ce que je lisais était vrai, ça a été une expérience étrange.» Comme «on ne peut pas se contenter de la position du missionnaire» lorsqu’on écrit de l’érotisme, elle va en sociologue nourrir son imaginaire dans la vie des donjons. «Tous les comportements humains m’intéressent. Au fond de l’érotisme, il y a qui on est.»
Cléa s’habille de rouge, sexy, rouge à lèvres carmin, talons, sourires enjôleurs. Anouk n’est jamais loin: «Il y a de l’Anouk dans Cléa, mais Cléa s’est construite dans le monde de l’érotisme. Nous avons tous une part érotique en nous. Ensuite, nous avons des tabous, des interdits, une éducation, qui fait qu’on l’exprime plus ou moins. Pour faire émerger Cléa, j’ai sélectionné la partie érotique d’Anouk, je l’ai rendue plus visible, plus extravertie.»
Anouk, elle, habite à Colombier, à côté de Neuchâtel, dans une grande maison où ses quatre enfants, âgés aujourd’hui de 23 à 28 ans, ont grandi. Elle y vit désormais seule avec ses trois chevaux, ses quatre chiens et ses deux chats. Au téléphone, c’est Anouk qui répond. «Ici, c’est chez Anouk. Je respecte les autres. Le livre écrit par Cléa, il faut aller le chercher. Certaines amies proches ont préféré ne pas lire les livres de Cléa, de peur de perdre une partie d’Anouk. Je respecte cela parfaitement.»
D’anouk à Cléa Journaliste, conseillère en communication indépendante, créatrice de sites internet ou organisatrice d’événements, Anouk avait repris la rédaction en chef du Courrier neuchâtelois – «Un travail dans une petite équipe qui me convenait bien» – lorsque, en 2007, elle développe un cancer du sein qui l’oblige à rester alitée durant six mois. Le changement de vie est radical. Elle crée le label Ame et corps en 2009 et pratique désormais, pour elle-même et pour les autres, médecines douces, hypnose, massage ou reiki. «Je courais dans tous les sens, avant. J’essaie de m’apaiser. Mes animaux m’aident à gérer mes émotions et à apprécier le moment présent.» Anouk vient de créer des hamacs qu’elle propose aux entreprises ou à des événements pour des séances d’autohypnose en musique. Plus le temps passe, plus Anouk se sent Cléa. «Ce personnage que j’ai choisi me correspond pleinement. Cléa, c’est mon choix, un moi magnifié dans lequel je me sens vivante. Anouk, c’est ce dont j’ai hérité.»
Cléa, de son côté, a repris les droits de ses romans et nouvelles érotiques parus à Paris lorsqu’il s’est avéré que l’éditeur allait cesser de les exploiter. Frustrée de ne pas avoir la liberté de gérer les traductions ou adaptations au cinéma, dont son éditeur ne s’occupait pas, elle crée le label Alpinia purpurata, du nom d’une plante tropicale aussi appelée gingembre rouge, pour non seulement publier un nouveau roman intitulé La passion sinon rien, mais rééditer en version revue ses précédents Brûlure et Jouir d’aimer. Brûlure, Jouir d’aimer et La passion sinon rien forment une trilogie tournant autour d’un homme, B., et d’une femme, Cléa. «C’est mon imaginaire. Pour le reste, je n’en dis pas plus.» Brûlure raconte la rencontre amoureuse entre Cléa et B., qui la séduit, la quitte, revient vers elle mais l’entraîne vers des plaisirs érotiques qu’elle ne connaissait pas. Dans Jouir d’aimer, on retrouve Cléa dans une cave feutrée, devenue l’esclave érotique de son amant, soumise à ses caprices, préférant la peur et la souffrance à l’absence d’érotisme. Dans La passion sinon rien, Cléa disparaît, laissant B. désarçonné, avant de comprendre qu’à son tour elle lui montre le chemin d’un érotisme où le quotidien et les habitudes n’ont pas prise, le poussant à vivre des expériences érotiques aussi excitantes que déstabilisantes.
Brûlure, Jouir d’aimer et surtout La passion sinon rien ont toutes les qualités de la bonne littérature érotique: une narration fluide et intelligente, des enjeux érotiques autant que psychologiques entre les deux amants, une langue tour à tour douce, charnelle, suggestive ou crue, la promesse d’un moment de lecture divertissant et excitant tout autant qu’une incitation à remettre en question sa propre sexualité. «S’ouvrir l’esprit et les sens: c’est le but de toute lecture érotique, non? Je ne propose pas de mode d’emploi, mais j’aime pousser les gens à découvrir leur univers érotique, à repenser ce qu’on s’interdit. Le cerveau est le premier organe sexuel! Mon nouveau roman se demande comment faire durer l’érotisme dans le couple. C’est une évidence, pour moi, qu’il n’y a pas de couple sans érotisme. Quelle horrible expression que cette fameuse paix des sens!»
Etre, ou ne pas être, SM
Fouet, cordes, shibari, l’univers de Cléa Carmin est clairement SM. «Mes personnages sont dans une dépendance l’un de l’autre. Mais le SM n’est pas que du sexe, c’est une relation de pouvoir avant tout, de soumission et de domination psychologique volontaire. Les pratiques SM nous renvoient à ce que nous sommes, nous aident à exprimer la violence, à évacuer les tensions de la vie. Les gens dangereux sont les gens lisses, dans l’hypercontrôle, qui se cachent derrière un masque de bienséance. Les jouisseurs farfelus qui t’expliquent qu’ils pratiquent le SM le week-end ne sont pas dangereux pour la société. Dans un club échangiste, quand tu dis non, c’est un non qui est entendu. Alors que dans un bar, tu peux mettre la soirée entière à te débarrasser d’un type collant qui ne comprend pas ton refus…» Sa Cléa, de soumise, se retrouve en domina qui impose sa loi à son amant: «Ce petit jeu du «je te tiens, tu me tiens», on y joue tous dans nos couples, d’une manière ou d’une autre.»
Qui dit trilogie érotique, aujourd’hui, dit E. L. James et ses Cinquante nuances de Grey. Trilogie à laquelle Cléa Carmin ne reconnaît qu’un seul mérite: son succès commercial. «J’adorerais que mes livres se vendent aussi bien! Sinon, ce sont des livres pour midinettes, très mal écrits. Rien de SM non plus, une vraie mascarade! Le SM n’a pas de sens lorsqu’on l’édulcore à ce point.»
Cléa-Anouk a réglé la question de l’érosion de l’érotisme dans le quotidien en vivant seule depuis sa séparation d’avec le père de ses enfants. «Le quotidien n’est pas bandant. Ce qui me fait rêver, c’est un aventurier qui part à l’aventure et revient me les raconter en me faisant l’amour. Je n’ai pas besoin d’un homme pour vider le lave-vaisselle. Je suis quelqu’un qui jouit de sa solitude et des rencontres occasionnelles avec un homme. L’érotisme est un état d’esprit, une ouverture, pas seulement des choses qui se passent.»
Elle a passé les derniers jours à emballer sa trilogie d’un ruban rouge et d’un signet façon shibari avant de l’envoyer dans les librairies de Suisse puis de France. Les chanceux auront droit de fêter la sortie de La passion sinon rien lors d’une soirée de démonstration de bondage avec elle. Cléa-Anouk caresse désormais un grand rêve: acheter une ferme pour y vivre avec ses chevaux, ses chiens et ses hommes de passage et y finir ses jours en cultivant ses légumes bios. «J’ai envie de revenir à la terre. C’est un appel
incontrôlable.» Et pas du tout, jure-t-elle, incompatible avec le reste.
«Brûlure», «Jouir d’aimer», «La passion sinon rien».
De Cléa Carmin. Ed. Alpinia purpurata.
En librairie et sur www.cleacarmin.com
