Beaux livres. La photographie de montagne, si prisée aujourd’hui, se cherche de nouvelles voies. Deux exemples contrastés avec «Face à face» et «Majestics».
C’est une avalanche de parutions sur le thème de la montagne, comme les périodes d’avant Noël en ont peu vu. Récits, témoignages, guides, anciens et nouveaux exploits, images spectaculaires: tout se passe comme si le désir de s’échapper vers les sommets, par livres interposés, n’avait jamais été aussi fort. Une envie alimentée par le changement d’identité de la montagne, comme désécularisée par la génération GoPro qui y voit un terrain hédoniste. Ou par le besoin de contempler des espaces calmes, au temps long, caparaçonnés contre la frénésie de l’époque.
Les belles photographies dominent cette actualité éditoriale. Elles sont souvent impressionnantes, travaillées, mises en scène avec soin, tirant parti des progrès des capteurs numériques et des possibilités des logiciels de retouches. Elles cherchent l’effet «waouh!», l’émotion, le grandiose, comme à l’époque de la découverte des Alpes par les peintres du sublime, ce mélange de peur et d’attraction devant le spectacle de la nature.
Un photographe n’a pas voulu jouer le jeu des «montagnes costumées», comme il les appelle. Le Veveysan Maurice Schobinger est depuis trente ans un spécialiste des grands travaux, des industries, des Alpes. Pour son avant-dernier livre de montagne, il s’était imposé des prises de vue réalisées à l’attitude unique de 4000 mètres, depuis un hélicoptère. Publié en 2008, Altitude 4000 s’est vendu à 10 000 exemplaires en Suisse romande. Un exploit pour ce type de publication et un indice de son attrait auprès du public.
Maurice Schobinger aime s’imposer un protocole photographique, telle altitude, tel point de vue, et s’y tenir pour donner une cohérence à ses essais visuels. En discutant avec le guide Pierre Abramowski, il a eu l’idée de confronter leurs regards, l’un éloigné et circulaire, l’autre collé à la montagne. Ainsi est né le principe de Face à face: faire dialoguer une photo de montagne prise par hélicoptère à mi-hauteur d’une face et une autre image prise à 180 degrés, proposant le paysage que contemple le sommet alpestre. C’est aussi le coup d’œil de l’alpiniste qui, soudain, en pleine ascension, se retourne pour prendre la mesure de son environnement.
Les colosses dans leur contexte
Face à face propose 44 montagnes suisses et savoyardes en champ-contrechamp, dans un vis-à-vis qui permet de mieux situer les colosses dans leur contexte minéral. Toujours pour renforcer l’unité de son propos, Maurice Schobinger a photographié les montagnes dans la même lumière uniforme, par temps légèrement couvert. Les Alpes baignent ainsi dans une opalescence bleutée qui ne cède rien des détails d’une face, mais leur donne une douceur abstraite, propice à la contemplation. Sentiment d’éternité? Du tout: la fonte des glaciers et la désagrégation du permafrost sont également à l’œuvre. Les Drus portent la marque de l’effondrement du pilier Bonatti, alors que le Pigne d’Arolla n’a plus rien de ses voies estivales d’ascension dans la neige.
Superbe ouvrage, comme le Majestics de Samuel Bitton. Ce photographe de montagne établi dans le Chablais, ex-ingénieur informaticien, aime les couleurs saturées, les contrastes appuyés, l’émotion maximale. Esthétiquement, il est à l’opposé de Face à face, si l’on ose dire, optant pour un format panoramique qui renforce sa recherche de majesté. Ses 60 images ont été saisies dans les Alpes suisses lors des douze dernières années.
Samuel Bitton ne fait aucun mystère de l’emploi de filtres dégradés devant son objectif ou du long travail de ses photographies à l’ordinateur. Il se considère comme un artiste qui tente de recapturer la vue grandiose d’une lumière d’après orage ou d’une tombée du jour, lorsqu’il est en montagne. Samuel Bitton dit aussi s’accorder à l’esthétique photographique dominante du moment, d’origine anglo-saxonne, aux rendus séducteurs, vivement colorée, même pas embarrassée par le mot «kitsch». Son livre (autoédité) est monumental, comme le bien nommé Cervin XXL du photographe alémanique Robert Bösch, lui aussi adepte du grandiose alpestre grâce à un savant travail de ses images.
«Face à face». De Maurice Schobinger. Editions Noir sur Blanc/Till Schaap. www.photo-schobinger.ch
«Majestics». De Samuel Bitton. www.samuelbitton.com
Guérin, leader de l’édition de montagne
Fondée par Michel Guérin, désormais alliée aux Editions Paulsen, la maison chamoniarde rassemble la grande famille des écrivains de montagne et des alpinistes au destin romanesque. En «guest star» suisse, Ueli Steck.
En 1995, Michel Guérin marie ses deux passions, la montagne et la littérature, pour fonder à Chamonix les Editions Guérin, habillées de rouge pour rappeler les chaussettes des alpinistes d’antan. A son décès en 2007, sa femme Marie-Christine reprend le flambeau. Désormais label des Editions Paulsen fondées par Frederik Paulsen, homme d’affaires passionné des pôles, les Editions Guérin font figure de leader dans le domaine de l’édition de montagne francophone: si Glénat a toujours un beau catalogue de beaux livres de montagne, Arthaud, Denoël ou Hoëbeke ont peu ou prou délaissé le domaine. Dirigée par Christophe Raylat, la maison affiche une progression du chiffre d’affaires de 50% entre 2014 et 2015 et prévoit de publier plus de 35 livres en 2016, dont 17 sous le seul label Guérin. En locomotive, les grandes biographies d’alpinistes (Edlinger, Loretan) et la collection Démarches, inaugurée par le best-seller Immortelle randonnée de Jean-Christophe Rufin. «La fascination pour la montagne est une question d’identité profonde, en Suisse beaucoup, en France également. A chacun sa montagne: le Cervin pour les Suisses, le mont Blanc pour les Français. Mais on assiste à un renouvellement du public, qui vient du monde du trail, du trekking, des sports de glisse, du sport, et qui se reconnaît dans les valeurs portées par l’univers de la montagne, soit le respect, la relation aux autres, la relation à la nature et l’esprit d’aventure. C’est un territoire qui se décloisonne rapidement, à la fois dans les faits et d’un point de vue éditorial. Et qui heureusement se féminise aussi.»
Les Suisses sont bien présents dans le catalogue Guérin, qu’ils s’appellent Loretan, Jean Troillet, Géraldine Fasnacht (projets 2016) et surtout le Bernois Ueli Steck, star de l’alpinisme contemporain, qui présente son nouveau livre 8000 + (Guérin) au Festival d’Autrans près de Grenoble le 5 décembre. IF




