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Le plaisir de se faire peur

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Jeudi, 2 Juillet, 2015 - 06:00

Eclairage. Le Neuchâtel International Fantastic Film Festival propose une rétrospective dédiée aux films d’exploitation des années 70. Mais d’où vient le pouvoir de fascination qu’ils exercent?

Voilà quinze ans que le Neuchâtel International Fantastic Film Festival (NIFFF) abreuve les amateurs de frissons et les cinéphiles en quête de raretés de grosses rasades de films venus de tous les continents. Avec un fort penchant pour l’Asie, jamais en reste lorsqu’il s’agit d’inventer de nouvelles formes de narration ou de pousser à l’extrême les codes du cinéma de genre. Comme à 15 ans on n’est guère raisonnable, la manifestation a décidé, à l’occasion de cet anniversaire, de consacrer sa grande rétrospective – riche de près de 40 titres, parmi lesquels pléthore d’œuvres cultes – aux «Guilty Pleasures», ou plaisirs coupables. Répartis en dix sous-catégories, les longs métrages sélectionnés invitent à remonter aux sources des genres qui, dans les années 70, ont vu l’avènement du cinéma dit d’exploitation, un marché de niche qui s’est développé en marge des circuits commerciaux.

«Derrière cette appellation «plaisirs coupables», il y a l’idée de chérir quelque chose d’inaccessible, explique Anaïs Emery, directrice artistique du NIFFF. Car, si on connaît la plupart des titres que nous proposons, beaucoup sont rarement vus. D’autre part, ce sont des films qui ont été passablement censurés et rejetés dans les marges de la distribution. A travers cette rétrospective, on montre également que le langage cinématographique et les codes visuels ont énormément évolué, et que ce qui était réservé au cinéma d’exploitation se retrouve aujourd’hui dans le mainstream grâce à des Quentin Tarantino ou Nicolas Winding Refn.» Mais la censure veille toujours: la commission des âges du canton de Neuchâtel a frappé Barbarella, film de science-fiction érotique de Roger Vadim avec une Jane Fonda ultrasexy, d’une interdiction aux moins de 18 ans.

La promesse de sensations fortes

Le programme «Guilty Pleasures» explore des sous-genres comme la blaxploitation, l’eco-vengeance, l’italospoitation ou le rape and revenge, ces films ayant pour but de renverser la misogynie dominante en mettant en scène des femmes se vengeant des hommes. Il y a dans la liste des œuvres présentées des titres grand public, des classiques qui ont depuis leur sortie quitté le registre du cinéma d’exploitation, mais aussi des productions à la réputation sulfureuse. La plupart ont comme dénominateur commun de susciter la curiosité, de titiller le spectateur en lui promettant des sensations fortes, qu’elles soient liées à de la violence extrême, à un suspense savamment agencé ou à un érotisme soft. D’où cette question, si l’on s’en tient aux films qui font frémir qu’affectionnent tant les programmateurs du NIFFF: pourquoi aimons-nous avoir peur?

Pour Patrizia Lombardo, qui enseigne la littérature et le cinéma à l’Université de Genève, la réponse est simple. «En sciences affectives, la peur est une émotion primaire qui a très longuement été étudiée, explique la professeure. Ce qui m’intéresse, dans cette notion de plaisirs coupables, c’est l’idée d’avoir envie de voir ce type de films alors que la peur n’est pas une émotion positive. Il s’agit d’un phénomène qu’on appelle le paradoxe de l’art, et qui a été pensé depuis l’Antiquité. En art, des choses négatives peuvent faire plaisir et nous faire passer à travers une catharsis. D’un point de vue philosophique et esthétique, c’est très intéressant.»

L’importance de la musique

Invitée à donner une conférence dans le cadre de la rétrospective neuchâteloise, Patrizia Lombardo parlera des «rythmes de la peur». Lesquels sont au nombre de deux, résume-t-elle. «Il y a d’abord les peurs qui viennent par accélération, dans une sorte de surprise. Le film est tranquille, avec des plans qui se suivent de manière assez calme, et soudainement quelque chose vient nous faire peur. Le second rythme est lié au suspense, avec une lente montée. Prenez la scène classique de la douche dans Psychose, d’Alfred Hitchcock, que je vais d’ailleurs montrer durant ma conférence. On voit des gestes quotidiens, normaux, mais peu à peu la tension augmente, notamment à l’aide de petits bruits, de crépitements, comme lorsque l’héroïne déballe son savon. On est dans un état d’attente qui prolonge l’effet de la peur. Celle-ci n’arrive pas par surprise, mais par accélération.» Dans un cas comme dans l’autre, c’est le montage qui induit en grande partie le rythme. Et qui dit rythme pense musique. «Elle joue un rôle très important dans ces questions d’accélération ou de lenteur», confirme Patrizia Lombardo.

Faire peur grâce à la musique, le procédé date des années 30, avec l’utilisation d’un motif récurrent dans le King Kong de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, idée reprise dans de nombreux films pour souligner l’apparition d’une menace, d’un monstre ou d’un tueur. Dans le cinéma de genre, la musique souligne souvent l’évolution du récit, suit les différents personnages et les forces en présence. Ce qu’on appelle l’effet de sursautement est de même régulièrement utilisé. Pour l’universitaire, le rythme est donc à la fois lié à la musique, au montage et à la narration. L’agencement des plans et la succession des événements ont leur importance lorsqu’on veut déstabiliser le spectateur.

«Fritz Lang disait que les êtres humains sont toujours attirés par le mal, poursuit Patrizia Lombardo, qui a longtemps enseigné le cinéma aux Etats-Unis avant de rejoindre l’Université de Genève. Pour lui, aimer avoir peur est une composante méchante de l’être humain. De mon côté, je dirais plutôt que c’est lié à une idée d’exorcisme. Mais il est vrai qu’en termes artistiques, il est bon de réussir un méchant qui frappe les esprits. Dans Le paradis perdu de Milton, Satan est par exemple bien plus adorable que Dieu…»

Réactions physiques

Le désir de susciter la peur est propre à toutes les expressions artistiques. Dès l’enfance, on apprend à gérer cette émotion et à l’exorciser, du moins à l’extérioriser. Que cela soit dans les contes classiques ou les dessins animés de Disney, la peur est présente. A travers elle, les enfants participent d’une certaine manière à l’histoire. Il en va de même en ce qui concerne le cinéma d’exploitation: les films les plus extrêmes nous déstabilisent, nous font réagir physiquement.

Certains cinéastes, comme John Carpenter, estiment au contraire qu’en matière de peur il faut parfois en montrer le moins possible. Dans le cinéma d’horreur, l’attente du monstre ou du tueur est souvent bien plus effrayante que le moment où ceux-ci sont à l’écran. «On parle alors d’une peur psychologique, par opposition à une peur physique, perceptive, explique Patrizia Lombardo. Et il est vrai que, dans certains films qui montrent trop de choses, on finit par être dans le ridicule et la peur disparaît. Prenons Fargo, lorsque les deux criminels ratés qui sont au centre du film essaient de kidnapper une femme. Les frères Coen citent la scène classique de Shining, lorsque Jack Nicholson arrive avec une hache pour essayer de casser une porte derrière laquelle se cache sa femme. Ce qu’ils ont bien compris, c’est que cette exagération a quelque chose de ridicule. On s’éloigne alors de la peur, ce qui ouvre le champ à la parodie.»

La professeure ne manque pas d’exemples lorsqu’il s’agit de montrer comment fonctionne la peur. Elle cite encore la première grande bataille de Gangs of New York, de Martin Scorsese, lorsqu’une musique d’une lenteur étrange accompagne les mouvements rapides de la lutte et nous met dans un état d’attente qui brouille notre perception mentale. Dans Gerry, Gus Van Sant raconte l’histoire de deux jeunes hommes traversant un désert. L’image est d’une grande blancheur lorsque l’un, halluciné par la soif, demande à l’autre de le tuer. On est ici dans un intéressant renversement du modèle classique qui veut que la peur soit associée au noir, à l’absence de lumière.

Questions raciales

Les contempteurs du cinéma d’exploitation stigmatisent son goût pour la provocation et la violence gratuite. Mais leurs œillères leur font oublier cette dimension: derrière ces excès se cache souvent un message social ou politique. Mettre en scène une violence extrême permet de la dénoncer. Stanley Kubrick, comme Scorsese, défendait cette théorie. Il suffit de parcourir la liste des films sélectionnés par le NIFFF et de se replacer dans le contexte des années 70 pour constater que plusieurs d’entre eux disent quelque chose sur leur époque, parlent de questions raciales ou des abus du libéralisme.

«Quitte à être censuré, autant tout mettre, rigole Anaïs Emery. Il est vrai que souvent, derrière l’aspect transgressif de ces films, on trouve un discours qui est très politisé. N’oublions pas que ce cinéma est né pendant le Nouvel Hollywood (un mouvement qui a vu l’émergence d’une génération de réalisateurs cherchant à proposer de nouvelles formes de narration, ndlr), à une époque où les gens rêvaient d’une autre société.» Finalement, oublions donc cette idée de plaisirs coupables: les films que projette le NIFFF font partie intégrante de l’histoire du cinéma, et il serait dommage de rater la possibilité de les découvrir sur grand écran.

Neuchâtel International Fantastic Film Festival. Du 3 au 11 juillet. Conférence de Patrizia Lombardo le dimanche 5 juillet à 15 h au Théâtre du Passage. www.nifff.ch


Les plaisirs coupables d’Anaïs Amery

La directrice artistique du NIFFF livre trois coups de cœur parmi les presque quarante longs métrages qui font de la rétrospective Guilty Pleasures le temps fort de la quinzième édition de la manifestation neuchâteloise.

«The Devils», de Ken Russell (1971)

Connu pour des films aussi différents que l’adaptation de l’opéra rock Tommy, composé par The Who, et Gothic, ou comment Mary Shelley écrivit Frankenstein, Ken Russell adapte ici un récit publié par Aldous Huxley vingt ans plus tôt, Les diables de Loudun. Comme à son habitude, l’Anglais y entremêle violence et érotisme, sur fond de religion et de sorcellerie. Une occasion unique de voir sur grand écran un film oublié malgré ses stars, Vanessa Redgrave et Oliver Reed.

«Le couvent de la bête sacrée», de Noribumi Suzuki (1974)

La directrice artistique du NIFFF est heureuse d’avoir réussi à faire venir du Japon une copie 35 mm de ce film édité en DVD il y a un peu plus de dix ans mais aujourd’hui rare. Racontant l’histoire d’une orpheline devenant nonne afin d’enquêter sur le meurtre de sa mère, assassinée dans un couvent peu fréquentable, ce film culte est à l’origine de la «nunsploitation», un sous-genre entièrement consacré aux religieuses.

«Il Grande Racket», d’Enzo G. Castellari (1976)

Né à Rome en 1938, Enzo G. Castellari se fait connaître à la fin des années 60 avec une série de westerns spaghettis qui font les beaux jours des cinémas de quartier. Dans Il Grande Racket, il met en scène un flic décidant de mettre au placard sa déontologie pour appliquer des méthodes pour le moins radicales. «Castellari, qui a eu une influence déterminante sur le cinéma d’exploitation européen, viendra lui-même présenter le film. Ce sera une séance culte», se réjouit Anaïs Emery.

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