L’exil commence souvent par celui de sa propre langue. C’est peut-être la raison de l’omniprésence des mots dans les installations et images de Mounir Fatmi, artiste né en 1970 au Maroc, mais depuis longtemps installé en France. Ils se surimposent aux vidéos ou se tapent à coups de marteau sur une vieille machine à écrire, pour rappeler leur violence, en particulier celle infligée aux personnes qui viennent d’ailleurs. Le langage blesse, même le sien.
L’une des installations les plus frappantes de la rétrospective de Mounir Fatmi au Mamco de Genève est une scie circulaire. Sa lame dentée transperce un mur, alors qu’à sa base repose un bac rempli de lettres arabes en métal. La roue coupante est elle aussi ouvragée avec une calligraphie arabe, reprenant une ligne du Coran sur le monothéisme. Mais le texte tourne tant et si bien qu’il en devient illisible. Le sens se perd dans le mouvement entêté de la scie circulaire, à laquelle il ne ferait pas bon se frotter.
Cette sensation menaçante s’inscrit en profondeur dans le travail de Mounir Fatmi, dominé par le noir. L’altérité, la différence impossible à résoudre, c’est aussi la peinture de Fra Angelico qui décrit La guérison du diacre Justinien. Soit la greffe improbable d’une jambe noire sur un corps blanc. L’artiste a ajouté à la scène une salle d’opération contemporaine, mêlant l’allégorie religieuse avec la science, l’hier avec l’aujourd’hui. Mounir Fatmi s’empare des objets de consommation avec le même scepticisme fondamental, comme lorsqu’il dresse une stèle à la mémoire des cassettes VHS. Il s’intéresse à l’exil radical de Salman Rushdie, contraint de vivre dans la clandestinité en raison de la fatwa qui l’a frappé à la suite de la publication des Versets sataniques.
La liberté de l’artiste contre l’obscurantisme, l’identité contre la dissolution de l’individu dans une société qui le rejette: la démarche est aussi forte que courageuse.
Genève, Mamco. Jusqu’au 10 mai. www.mamco.ch
