C’est sur un voilier voguant dans la mer de Baffin, entre deux escalades d’iceberg, que Sylvain Tesson lance l’idée à son ami Cédric Gras: refaire la retraite de Russie, repartir sur les traces de la Bérézina napoléonienne, rendre hommage aux soldats de l’empereur morts congelés, épuisés ou embrochés par les Russes du tsar Alexandre 1er durant l’hiver 1812.
Ils partent au lendemain du Salon du livre de Moscou 2012, pile deux siècles après Napoléon. Au guidon du side-car Ural, fleuron de l’industrie soviétique, Sylvain Tesson, aventurier, écrivain voyageur, géographe et alpiniste.
Dans le panier, Cédric Gras, autre amoureux de la Russie et de l’écriture, et en copilote le photographe Thomas Goisque, baroudeur de la plus courageuse espèce.
Borodino, Smolensk, Minsk, Vilnius, Varsovie, Berlin: les étapes s’enchaînent sur les routes enneigées et dangereuses. Peu à peu, le délire initial, la fantaisie sublime, la «glissade à la Kerouac» prend tout son sens.
Tesson alterne le récit de voyage quotidien – le froid, les pannes, les cuites à la vodka, l’incrédulité des Russes sur leur passage, les cimetières – et le rappel des faits entourant la retraite de Russie, tout en tentant d’expliquer son amour de la Russie et du voyage.
«Qu’est-ce que je fais là?» est la seule question qui vaille à ses yeux. Au bord du cours d’eau «aimable, indécis» de la rivière Bérézina, lieu hanté de tant de sacrifices, il sait qu’il est vain mais essentiel de communier avec les spectres.
Tesson fait ici l’un des plus émouvants de ses nombreux voyages. Le style est magnifique – «(…) nous frôlions chaque jour des icebergs plaintifs.
Ils passaient tristes et seuls, surgissant du brouillard, glaçons dans le whisky du soir» – et le fil terrestre qu’il tend entre Moscou et la tombe de Napoléon aux Invalides, de ceux qui changent une vie.
«Berezina». De Sylvain Tesson. Guérin, 198 p.
